C’est une première dans l’histoire de la diplomatie française, et il s’en serait bien passé. À la suite du putsch du 26 juillet, Sylvain Itté, le représentant de la France au Niger a dû se retrancher avec une soixantaine de personnes dans l’ambassade, cernée par les militaires nigériens.
Manque d’eau, de nourriture, d’électricité… sans compter des manifestations ultraviolentes. Le bras de fer entre Paris et le général Tiani, nouvel homme fort de Niamey, a duré deux mois. Exfiltré le 27 septembre, Sylvain Itté livre un récit de privations, d’angoisse, et de courage !
Paris Match. Comment allez-vous après ces deux mois passés enfermé ? Comment vos proches ont-ils vécu cette situation inédite pour un ambassadeur ?
Sylvain Itté. Je suis avant tout fatigué car nos conditions de vie étaient difficiles et la pression permanente. Avec mes équipes, nous étions harcelés au quotidien : un jour, on nous bloquait l’eau, le lendemain l’essence, un autre jour, le pain. Un militaire nigérien est allé jusqu’à filmer les médicaments achetés par mon adjoint à la pharmacie. Le plus dur sur le plan psychologique, c’était de devoir rassurer nos familles en France. Ma femme et mes quatre enfants étaient très inquiets.
Étiez-vous préparé à affronter une telle crise ? Vous étiez auparavant en poste dans des pays moins exposés, comme le Brésil ou l’Uruguay…
On n’apprend pas à gérer ce genre de situation extrême dans les manuels. À ma connaissance, il n’y a aucun précédent dans l’histoire diplomatique. Nous avons connu des crises graves, comme en Afghanistan ou en Irak, au cours desquelles les ambassadeurs ont été soumis à des situations de forte tension, mais qui sont restées limitées dans le temps. Là, la crise s’est étirée pendant deux mois.
Le 30 juillet, on a frôlé la catastrophe. C’est un miracle que nous en soyons tous sortis indemnes !
Sylvain Itté
Nous avions une règle : toujours déjeuner et dîner ensemble.
Sylvain Itté
À quoi ressemblaient vos journées au sein de l’ambassade ? Aviez-vous mis en place de petits rituels avec vos équipes pour tenir ?
Chaque jour, on se demandait : “Qu’est-ce qu’ils vont encore inventer pour nous mettre des bâtons dans les roues ?” Je passais l’essentiel de mon temps à gérer cette pression quotidienne. On s’était fixé pour règle de toujours déjeuner et dîner ensemble, j’y tenais beaucoup.
Nous avions transformé l’ancien bureau de l’attaché culturel en réfectoire. Mes officiers de sécurité étaient allés me récupérer à la résidence une assiette floquée “République française” dans laquelle je mangeais mes rations militaires.
Autre rituel : tous les matins, je mettais un point d’honneur à descendre de mon bureau en sifflotant pour maintenir le moral des troupes, même quand je ne l’avais plus. Je ne pouvais pas me permettre de transmettre mon stress à mes équipes.
Au menu, des rations militaires pour combler le manque d’approvisionnement.
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Avez-vous eu des contacts avec les putschistes ? Disposiez-vous de canaux de communication avec eux ?
Non, nous n’avions aucun contact direct avec eux. Mais nous allions régulièrement discuter avec le gradé en faction devant l’ambassade pour négocier qu’il laisse passer une livraison de pain ou d’essence. Nous avions rarement gain de cause.

Au moment de son évacuation de l’ambassade de France, à Niamey, le 27 septembre 2023.
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Êtes-vous d’accord avec le terme d’“otage” employé par Emmanuel Macron pour qualifier vos conditions de vie à Niamey ?
Je n’étais pas un otage comme Olivier Dubois a pu l’être aux mains des djihadistes, mais j’ai été retenu contre mon gré, c’est certain, et j’ai subi le blocus de l’ambassade. Mon expulsion n’était qu’un carburant idéologique. La junte s’est contentée de faire un copié-collé de ce qu’il s’est passé au Mali et au Burkina Faso, un peu comme s’ils suivaient le manuel du “parfait petit putschiste”.
Je savais que j’allais être expulsé, comme l’avaient été mes collègues à Bamako et à Ouagadougou. J’ai même été surpris que ça ne soit pas arrivé plus tôt.
Comment expliquez-vous la décision du président de vous maintenir si longtemps à votre poste alors que votre départ était inévitable ?
Ce n’est pas parce que vous savez ce qui va arriver que vous devez céder. Mon maintien en poste était une façon d’affirmer notre refus d’obtempérer face à des autorités non légitimes. Nous avons fait preuve de cohérence et de soutien au président Bazoum, un homme dont tout le monde a toujours loué l’intégrité et l’intelligence, qui menait des réformes courageuses. Il est important de continuer à le soutenir. C’est tout à l’honneur de la France.
En un an passé au Niger, je n’ai ressenti aucune hostilité.
Sylvain Itté
Même avant le coup d’État, vous aviez déclaré avancer en “terrain peu profitable” au Niger, où le sentiment antifrançais n’a cessé de grandir. Sur le terrain, comment tentiez-vous de restaurer la confiance avec le peuple nigérien ?
C’est un point extrêmement important. On parle souvent du “sentiment” antifrançais en Afrique, mais comme son nom l’indique, il s’agit d’une perception et non d’une réalité. Je préfère le terme de “discours” antifrançais, dont certains ont fait leur fonds de commerce.
En un an passé au Niger, je n’ai ressenti aucune hostilité. J’ai beaucoup voyagé à travers le pays et, partout, j’ai rencontré des personnes qui étaient satisfaites de notre coopération. Certaines avaient des récriminations à nous faire, c’est normal. Mais ce fameux “sentiment” antifrançais ne concerne pas tout le pays, loin de là.
Vous étiez particulièrement actif sur les réseaux sociaux. Certains de vos tweet ont provoqué un tollé au Niger. Reconnaissez-vous rétrospectivement certaines maladresses ?
Avant d’être en poste à Niamey, j’étais envoyé spécial pour la diplomatie publique en Afrique. La mission qui m’avait été confiée, c’était de mettre en place une stratégie de lutte contre la manipulation de l’information. Nos démocraties se sont aperçues, sans doute un peu trop tard, que nous avions face à nous une machine très bien organisée au service d’une politique mise en œuvre par la Russie, dont l’objectif est d’inonder les réseaux de fausses informations grâce à des usines à trolls.
Le principe de base est simple : calomnier, utiliser les fausses rumeurs, il en restera toujours quelque chose. Face à ça, j’ai choisi de rentrer dans l’arène. On peut deviser s’il était opportun de le faire. J’ai pu avoir quelques phrases malheureuses, mais je reste convaincu qu’il faut répondre à la désinformation en rétablissant la vérité.

Sylvain Itté à la terrasse du Nemours, à Paris, le 29 septembre 2023, deux jours après son évacuation du Niger.
Paris Match
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© Alvaro Canovas
Avez-vous aujourd’hui un message à délivrer au peuple nigérien ?
J’ai rencontré des gens formidables : des femmes, des artistes, des artisans qui portent des projets stimulants. C’est un peuple extrêmement accueillant, passionnant et résiliant. Un peuple qui force le respect. Je suis très triste d’être parti dans ces conditions, mais je fais la différence entre le peuple nigérien et une bande de putschistes.
Je veux rappeler que la raison de ce coup d’État est claire : il s’agissait d’empêcher le président Bazoum de s’attaquer à un système de corruption généralisée. Il avait déjà mis en prison des seconds couteaux, il s’apprêtait à s’attaquer aux chefs. On l’en aura empêché.
Nous sommes partis à 4 heures du matin pour éviter des attroupements.
Sylvain Itté
Comment s’est déroulée votre exfiltration ? À quoi pense-t-on quand on quitte définitivement un pays dans lequel on a vécu et servi pendant plus d’un an ?
Je ne rentrerai pas dans le détail des négociations, mais je peux vous dire que ça a été compliqué. Jusqu’à la dernière minute, nous n’étions pas sûrs de pouvoir quitter le pays.
Nous sommes partis à 4 heures du matin pour éviter des attroupements. En montant dans l’avion, j’ai ressenti un énorme sentiment de gâchis. J’ai repensé à toutes nos actions de coopération dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’énergie, de la culture, brusquement parties en fumée. Des projets qui faisaient également vivre des milliers de civils. Tout ça va disparaître.
Partagez-vous l’analyse de certains anciens ministres des Affaires étrangères, comme Védrine ou Villepin, selon laquelle cette “épidémie de putschs” dans la région résulte de l’intervention militaire de la France au Mali en 2013 ?
Si cette intervention n’avait pas eu lieu, il y aurait sans doute aujourd’hui des califats au Sahel. Nous y sommes allés parce qu’on nous l’a demandé. On a tendance à oublier qu’une colonne de djihadistes marchait droit sur Bamako.
Il n’y a pas un seul élément de réponse à cette épidémie de putschs, mais la principale raison, c’est la frustration d’une jeunesse privée d’horizon qui nourrit les populismes.
Même les plus éduqués ne trouvent pas d’emplois à la hauteur de leurs compétences. Nous sommes devenus un bouc émissaire commode. Qui risque de payer l’addition ? Les populations civiles.

Première escale, le 27 septembre 2023, à N’Djamena (Tchad) avant de mettre le cap sur la France.
© DR
Que vous a dit la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, lorsqu’elle vous a reçu au lendemain de votre retour en France ?
Elle m’a remercié pour le travail réalisé sur le terrain avec les équipes, puis nous avons fait un point sur la situation politique. Nous avons notamment discuté de la libération du président Bazoum et du retour à l’ordre constitutionnel. C’est ce qu’exige la Cedeao, c’est ce qu’exige toute la communauté internationale.
Je reste l’ambassadeur de France au Niger. Je ne serai pas le premier à exercer mes fonctions depuis Paris.
Comment envisagez-vous la suite de votre carrière diplomatique ?
Elle est plutôt derrière moi. [Rires.] J’ai deux continents d’expertise : l’Afrique et l’Amérique latine. Affaire à suivre !
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