La psychologue clinicienne Marie-Estelle Dupont publie un ouvrage renseigné et engagé, Être parents en temps de crise. Comment restaurer l’équilibre psychique de nos enfants (Guy Trédaniel). L’essayiste revient sur les atteintes physiques et mentales de la crise de la Covid sur les jeunes, enfants et adolescents. Et donne aux parents des clefs de compréhension et d’action pour prendre en charge leur détresse.
« La santé physique et mentale des mineurs n’allait pas en s’améliorant, depuis dix ans. La crise sanitaire a malheureusement lourdement impacté nos jeunes – des bébés aux grands adolescents. S’ils étaient relativement peu concernés par la maladie, ils n’étaient pas en mesure, du fait de cette période de développement physique et psychique, de supporter sans dégâts les restrictions visant à maîtriser la circulation virale, comme l’a rappelé Christèle Gras-Le Guen, au CHU de Rennes.
Si la vague psychiatrique apparaît dès le premier confinement, au printemps 2020, chez les adultes, parmi lesquels on constate une forte anxiété (le second confinement se caractérisant plutôt par un versant dépressif, les capacités d’adaptation étant épuisées), les enfants semblent “tenir”. Et, en effet, la dégradation de la santé mentale au sein de la population va se faire par ordre décroissant en âge. D’abord, les personnes âgées et les actifs. Puis, à partir d’octobre 2020, aux dépressions, addictions et burn-out des adultes s’ajoute le contrecoup du confinement chez les jeunes, qui s’apprêtent à vivre masqués, ou isolés, à endurer – sans pouvoir anticiper – les fermetures de classe ou de fac, l’enseignement en distanciel, l’arrêt du sport et des activités culturelles, puis un dilemme profond face aux disputes parentales qui éclatent parfois au sujet de leur vaccination à partir du 28 juillet 2021. La rentrée à peine passée, ils sont renvoyés à domicile. Des patients étudiants à HEC ou à Sciences Po me confieront, quelques mois plus tard, ne pas avoir retenu une phrase des cours appris en ligne pour tenter de valider leur année […]
Les jeunes déjà en difficulté ont perdu
tous leurs acquis
Les jeunes déjà en difficulté (dyslexiques, ou présentant des troubles de l’attention, par exemple) ont perdu tous les acquis des prises en charge précédant la crise. Nous avions des jeunes stabilisés qui redécompensaient, et des jeunes sans antécédents présentant une symptomatologie anxieuse et des troubles du comportement très préoccupants. »
Méconnaissance des besoins de l’enfant
« La crise a révélé à quel point la société vivait dans l’ignorance la plus totale de ce qu’est un enfant, de ses stades de développement, de ses besoins spécifiques : physiologiques ; émotionnels (sécurité et attachement) ; d’accomplissements physique et psychique ; de reconnaissance ; de stabilité et de repères (cadres et limites).
Méconnaissance totale aussi des spécificités neurobiologiques liées à l’âge : un bébé, un enfant d’âge primaire et un adolescent ne disposent pas des mêmes outils cérébraux pour faire face au stress. L’éducation, nous dit la Convention internationale des droits de l’enfant, citée par l’Unesco, doit viser à favoriser :
1. l’épanouissement de la personnalité, des dons et des aptitudes de l’enfant ;
2. le respect pour les droits de l’homme et les libertés fondamentales ;
3. le respect des parents, de l’identité culturelle, des valeurs nationales du pays dans lequel l’enfant vit ou duquel il est originaire, et des civilisations différentes de la sienne.
À cette ignorance se sont ajoutées la peur et la dissociation. La peur d’être exclu, la peur de perdre l’appartenance au groupe, la peur de ne pas y arriver (à se battre), qui fait que l’on a accepté des choses inacceptables du point de vue de la santé des mineurs. La solitude, l’isolement, qui a laissé penser à beaucoup de gens qu’ils étaient seuls à ne pas être d’accord, parce qu’isoler et couper les liens fragilise terriblement la confiance en soi. »
Comment a-t-on pu en arriver là ?
« La technologie, les réseaux sociaux, le virtuel sont devenus une addiction collective absolument délirante, qui ne confisque pas seulement notre pensée et notre lien affectif, notre liberté et notre vulnérabilité source de lien, mais aussi le désir d’être libre, pris dans le piège de l’illusion de toute-puissance selon laquelle on peut s’affranchir des contraintes (espace, temps, effort…). Le temps est désormais court, une succession d’instants ; et ce n’est que dans le temps long que l’on construit et que l’on devient. La technologie fascine l’individu au point qu’il considère la liberté, en tant que valeur, comme un rêve d’adolescent désuet, sans voir que ce sont nous, les adulescents, qui sommes arrimés à notre gadget. Et pour cause, depuis que nos téléphones ne sont plus attachés à un fil, c’est nous qui baissons les yeux toute la journée et sommes devenus des esclaves d’une technologie qui enregistre nos faits, paroles et gestes.
La santé est devenue
un ramassis de statistiques
Cette mauvaise anthropologie, associée à la baisse de l’instruction et à la destruction des cadres, a évidemment conduit à un délitement du corps social. On ne fait pas société autour du culte de l’avoir matériel, car alors c’est une lutte à mort pour posséder toujours plus. L’attaque répétée de la figure paternelle a conduit à une génération d’adulescents effrayés par le moindre engagement et évitant les responsabilités morales […]
Le culte de la performance prend l’espace dévolu à l’imaginaire. La productivité ou l’accumulation se substituent à la créativité ; la créativité étant ce qui résulte de la rencontre entre le sujet et la nécessité extérieure. Nos somatisations en témoignent : ces maladies disent ce que nous ne parvenons plus à élaborer dans la sphère du rêve et du lien affectif. »
Et maintenant ?
« On se demande, a posteriori, quelle image nous avions de la santé, de la parentalité, de l’éducation, de l’enfance ? Ce traumatisme nous oblige à penser les implicites de notre être-au-monde en tant que parents. Ainsi, la santé n’est pas définie, de nos jours, comme un état global demandant au médecin des connaissances holistiques sur ce qu’est l’homme. La santé est devenue un ramassis de statistiques, justifiant ou non la prise d’un traitement ou l’administration d’un vaccin. Quand on sait combien il est facile d’influencer les statistiques et de laisser passer, dans une étude officielle, un biais méthodologique, ce n’est pas particulièrement rassurant. On prétend soigner l’homme sans mots, alors que l’homme est un être de langage et que le pronostic, on le sait, dépend de l’alliance thérapeutique. Conscientiser cela, c’est pouvoir proposer autre chose à nos enfants, et se responsabiliser individuellement sur leur santé. Regarder ce que l’on peut faire, et non ce que l’on ne peut pas faire, c’est demeurer un parent actif, non déprimé, et présent pour nos enfants. Et c’est déjà très important, même si tout ne sera probablement jamais comme nous le souhaiterions. Nous devons nous cadrer nous-mêmes quant au risque du découragement et du désespoir, car nous sommes trop près d’eux pour que cela ne les contamine pas. L’optimisme est une naïveté, mais le désespoir est un péché. Entre les deux, peut-être, proposons-leur une espérance.
Ils ont besoin que nous ayons travaillé sur nous-mêmes, et sur notre rapport à l’autorité. Sur notre relation avec nos propres émotions et à la frustration. Sur notre relation avec notre propre corps. Et avec le monde extérieur. Sur notre capacité à nous adapter et à faire des efforts, mais aussi à être marginal et à s’affranchir du regard d’autrui quand la sagesse nous l’impose. Nous sommes tous ambivalents sur tout un tas de sujets. L’important est d’en être conscients pour éviter à nos enfants des messages incohérents. Et, justement, notre rôle de parents va nous obliger à réduire notre incohérence, à devenir plus alignés, à accepter mais aussi à dépasser notre ambivalence. »
ÊTRE PARENTS EN TEMPS DE CRISE, DE MARIE-ESTELLE DUPONT, SORTIE LE 12 OCTOBRE 2023, GUY TRÉDANIEL, 216 PAGES, 17 EUROS
© GUY TRÉDANIEL
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