McLuhan a été le premier à repérer et à explorer les résonances magiques et tribales de nos sociétés vers le milieu du vingtième siècle. Dans un style audacieusement littéraire, il soutenait qu’à notre époque électronique, nous portions l’humanité entière comme notre peau. Notre corps serait ainsi la plateforme, le protagoniste inconscient d’un double processus qui, bien qu’invisible en apparence, justement parce que nous ne pouvons le distinguer avec précision, produit des effets psychoculturels fulgurants, du domaine de la connaissance à celui des relations interpersonnelles.
À notre insu, nous devenons des cyborgs. Plus exactement, nous sommes nés cyborgs, selon la formule d’Andy Clark, « natural-born cyborgs ». D’une part, nous étendons notre système nerveux central au-delà des limites de notre cerveau — dans les mémoires externes, les clouds, les albums des réseaux sociaux — ; d’autre part, nous absorbons dans notre chair les données qui pleuvent sur nous, par une sorte de réincarnation, grâce aux dispositifs portables, aux micro-technologies et aux ordinateurs vêtements. C’est aussi naturel qu’ineffable : nous savons comment retrouver les détails de notre existence sur un PDA, conversons rationnellement avec Alexa, parvenons à traduire, raconter et spectaculariser nos vies sous forme d’histoires grâce à des hashtags, des gifs et des autocollants, mais nous ignorons le processus qui rend tout cela possible, nous en remettant avec foi et révérence aux arcanes de l’informatique. Il nous arrive du reste souvent de nous trouver désemparés et abasourdis face aux turbulences qui frappent nos identités numériques, indépendamment de nos choix et décisions. C’est le cas, par exemple, quand nous découvrons des citations, des histoires, des mèmes, des photos ou autres constructions symboliques à notre sujet, dont il arrive même que nous soyons les protagonistes sans pourtant être au courant ou à l’origine de ces contenus. Ainsi finissons-nous par nous poursuivre nous-mêmes, googlant notre propre nom, pour tenter de retrouver des traces du moi perdu. Nous « finissons » en effet, et notre existence redémarre, tel un système d’exploitation, à la lumière électronique de toutes les altérités qui ont puisé dans nos données pour les recomposer et les recombiner en récits de toutes sortes, au-delà du principe du sujet. D’autre part, les impulsions mystiques ont « piraté les technologies censées avoir contribué à les évincer dans un premier temps ».
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